PLEINS PHARES SUR EDGÄR

PLEINS PHARES SUR EDGÄR

Par Raphaël LOUVIAU

Samedi 04 juillet, 18:50. « Pour applaudir, utilisez les appels de phares, les klaxons et les essuie-glaces ». Cette injonction surréaliste est répétée comme un mantra par la voix suave du maitre de cérémonie depuis une vingtaine de minutes. On l’imagine chanteur pour dames, c’est dépaysant. Nous ne sommes pas dans un épisode de Black Mirror mais sur le parking de la Manufacture, la salle de spectacle de Saint-Quentin. On se prépare pour la grande déglingue.

A l’entrée de la Manufacture, la file de voitures s’allonge comme à un poste de péage sur l’autoroute du soleil. J’exagère un peu pour accentuer l’effet dramatique car le happening a été limité à quarante véhicules. Même la ferraille a le droit à son mètre carré et respecte la distanciation sociale. Chacun regarde ses voisins, un peu éberlué mais ravi. Nous nous sommes enregistrés auprès des organisateurs, noms, prénoms, plaque d’immatriculation. Des G.O filtrent, vérifient, placent. On a le sentiment étrange d’assister à un concert au début de la pérestroïka (« Nous vous demandons de ne pas sortir de votre véhicule »). Cédric Barré, à la fois coordinateur Musiques Actuelles, Monsieur Loyal et porte bidon nous offre des bouteilles d’eau, comme aux damnés du Tour, pour éviter la déshydratation. L’attention est délicate mais avec 22 degrés et un fin crachin, un peu superflue. Certains ont peut-être prévu la glacière comme au Mont Ventoux. Les caméras de MaTélé, la chaine de télévision locale, filment les participants, beaucoup sont venus en famille, on voit des enfants tenter de s’échapper des habitacles par les vitres arrière et on ne peut s’empêcher, pris d’une soudaine poussée d’humanisme mélancolique, d’imaginer ce que sera l’expérience du « spectacle vivant » pour eux. Les parents sourient, entre joie retrouvée et incrédulité. D’abord timides, les sourires se feront plus franc au fur et à mesure du concert.

© Margaux Albanese

C’est le premier concert post-COVID organisé par la Manufacture. « On nous a demandé de faire des propositions différentes, pour garder le lien avec nos publics. J’avais vu un concert de ce genre en Finlande alors j’ai proposé le même dispositif ici » résume Cédric Barré qui reste incroyablement enthousiaste dans l’adversité. Faut dire qu’il a beaucoup œuvré pour que cette date existe, bousculé les habitudes et offert une alternative au néant imposé par les règles de distanciation antisociales. Sans perdre son sang froid: « Le bilan est très positif… On a été complet très vite et tout le monde nous a remercié d’avoir organisé ce concert. Dès l’arrivée des voitures, il y avait une vraie envie.  C’était un one-shot, anecdotique peut-être, perfectible sans doute mais essentiel dans la situation actuelle. Et quand on entend les retours des spectateurs, on se dit que c’était salutaire… ». Ce n’était certes pas le Stade de France mais la réactivité des 40 premiers immatriculés lui donne raison.

« C’était une première pour la Manufacture, pour nous et pour les gens présents. On ne savait pas à quoi s’attendre et ce fut une très belle surprise. Un de nos meilleurs concerts ! »

© Margaux Albanese

Antoine (claviers d’EDGÄR) résume : « Quand la Manufacture nous a proposé ce projet, on ne s’est pas posé de questions. C’est une salle qu’on apprécie beaucoup et le spectacle a été créé ici. C’est toujours plaisant de revenir jouer à la maison. C’était une première pour la Manufacture, pour nous et pour les gens présents. On ne savait pas à quoi s’attendre et ce fut une très belle surprise. Un de nos meilleurs concerts ! Après une période aussi étrange et stressante, le concert a vraiment raisonné comme une libération ». Même pas un peu frustrant ? « On ne l’a pas vécu comme ça. On a réussi à ressentir l’énergie des gens. On a fait beaucoup de concerts à Saint-Quentin et on a une vraie fanbase dans cette ville, du coup, c’était un plaisir de les deviner, même de loin ! Et surtout de se retrouver dans des conditions techniques dignes de gros festivals. On a beaucoup partagé sur scène aussi, peut-être plus que d’habitude ».

© Margaux Albanese

Vers 19 :00, le trio foule le plancher du chapiteau installé devant la Manufacture. L’écran géant disposé derrière la scène retransmet les images captées par les multiples caméras présentes sur la scène et le parking. Les musiciens ont la taille de Playmobils mais la jubilation est palpable derrière les vitres. Les enfants affichent des bouilles rieuses, applaudissent et jubilent. Des exaltés tentent quelques applaudissements, étouffés par les klaxons. Quelques portières s’ouvrent, les jambes se dégourdissent (dansent ?) et les mains allument des cigarettes (le parking était pas fumeur). Ces gestes anodins offrent presque un semblant de normalité. Et le choix d’EDGÄR s’est avéré judicieux : le groupe évoque Radiohead ou Coldplay, en privilégiant la mélodie comme pour appuyer la mélancolie de leurs chansons. Les gars jouent avec le public et même si le coït est lourdement protégé, il se dégage rapidement une belle exaltation euphorique de part et d’autre de la scène. Les harmonies, rigoureusement maitrisées, viennent se lover dans les oreilles et libèrent l’endorphine dans les habitacles. Le son est lustré comme un single de Tears For Fears, les nappes de synthé, véritable invitation au diabète, dégoulinent sur le parking. L’ajout d’un batteur couteau suisse (pad, percussions, batterie organique) apporte une assise qui libère les deux chanteurs. Le set est travaillé, efficace, professionnel. Rien ne dénote dans leur plan de domination du monde, tout est taillé au cordeau pour atteindre l’objectif que le groupe s’est fixé. EDGÄR flatte gentiment les automobilistes (« On s’en fait une dernière parce que c’est trop bon de se retrouver ») et finit opportunément par une reprise dépouillée de la vieille scie de Simon & Garfunkel, «The Sound of Silence». On aurait préféré «I’m a Rock» ou «A Hazy Shade of Winter» mais le capital émotionnel de ces dernières dans l’inconscient collectif invite moins à l’achat compulsif post-concert.

On a entendu ici et là des râleurs râler et évoquer une discrimination envers les piétons, un coup médiatique, un gadget. On pourra regretter un bilan carbone catastrophique mais on préfèrera retenir les sourires et la belle mise en valeur de la Manufacture qui en dépit d’une programmation ouvertement grand public (47ter, Izia, Sinclair) peine encore à rameuter les foules.