THE FLESHTONES

Par Raphael LOUVIAU

Que reste-t-il de la génération CBGB ? Des stèles vermoulues, quelques liftings pas très dignes, des survivants redevenus anonymes et des reformations gériatriques.

Le bâtiment est devenu un lieu de pèlerinage, on y vend des t-shirts, des reliques célébrants un passé glorieux comme on fourgue des flacons d’eau bénite à Lourdes en espérant un nouveau miracle. Et il reste les FLESHTONES. Le groupe tient toujours le rôle principal dans une tragédie dont ils continuent de bafouer les règles.

Alex Trebek

Cela fait quarante-quatre ans que les quatre fantastiques repoussent le dénouement dans un cinquième acte sans fin. On les sent qui jubilent à refuser un baisser de rideau définitif, à déjouer les plans du dramaturge, ébahi par tant de pugnacité. Peter Zaremba avoue: « Je pense forcément à ma propre mortalité puisque je suis bien plus proche de la fin que du début. Mais la comparaison avec une tragédie Grecque n’est pas adaptée. On est plus proche du mythe de Sisyphe, tu ne crois pas ? La tragédie implique une chute et je ne pense pas être arrivé assez haut pour y prétendre ». On s’étonne d’une franchise si brutale. On n’a pas été habitué à le voir abandonner dès le premier round. Alors on avance quelques pions. Peter, magnanime, ne se dérobe pas : « Y a-t-il un mythe grec qui aborde la question de la défaite ?… Effectivement, comme tu me le rappelles, j’aurais pu être peintre, écrivain, réalisateur – j’ai même été journaliste aussi longtemps que l’on m’a payé pour écrire – mais le désir d’être dans mon propre groupe de Rock and Roll était trop fort et les plaisirs associés bien trop addictifs. C’est gratifiant je suppose, assez gratifiant en tout cas pour continuer. Tu sais que j’ai bien failli abandonner tout ça ? Mais c’était il y a bien longtemps. J’écoutais Sun Ra (j’ai appris beaucoup de chose en le regardant), Eric Dolphin, du Be-Bop, ce genre de choses mais en même temps j’étais complètement électrisé par les chansons les plus enlevées sur « Country Life » de Roxy Music. Et puis les Ramones sont arrivés. » On l’a échappé belle !

Rappelons-le, au risque d’enfoncer des portes déjà largement ouvertes, tout ici n’est que plaisir : en donner beaucoup, en recevoir un peu et continuer jusqu’à la prochaine ville, le prochain album, le prochain sourire. Zaremba enfonce le clou : « Bien sur, je regarde en arrière et me demande si j’aurais été plus heureux si j’avais peint ou fait des films. Est-ce que j’aurais accompli quelque chose de plus remarquable? Je ne le pense pas, alors pourquoi regretter ? J’aurais toujours les mêmes problèmes financiers parce qu’ils sont consécutifs à ma manière de faire. La musique n’est pas en cause. Est-ce que je n’envierais pas les musiciens ? Des tas de célébrités fantasment le cirque Rock’n’Roll. Et puis je suis dans un excellent groupe. Certains disent même qu’il est admirable. Je ne suis pas en train d’essayer de te convaincre (ou de me convaincre) que je me moque de gagner plus d’argent ou d’être plus reconnu, ce serait complètement faux. Et évidemment, il m’arrive de ruminer sur la réussite d’autres groupes qui admettent, en privé, avoir été influencés par les FLESHTONES. Je suppose qu’ils ont écrit de meilleures chansons, qu’ils ont abordé les choses plus sérieusement ou qu’ils étaient plus chanceux que nous.»

On apprécie sa faconde, son ironie distanciée face à l’adversité, cet humour las, mâtiné de bravade, comme un ultime rempart contre le désespoir, la conscience que rien ne vient, jamais, ébranler. Longtemps j’ai cru à de l’entêtement quand il s’agissait simplement de survie. Comme un gamin qui fait une bêtise mais ne l’admet pas, s’enfonce jusqu’au moment où il ne peut plus faire marche arrière sans se renier. Longtemps, j’ai cru que Zaremba était ce gamin. J’avais tort. « C’est gentil » répond-t-il « Et la confession est bonne pour l’âme ! ». Il ne croit pas si bien dire. Mais enfin, qu’y-a-t-il à pardonner ? Les FLESHTONES n’ont à rougir de rien. Absolument rien. Longtemps je leur en ai voulu de m’avoir laissé sur le bord du chemin avec pour toute protection une veste en daim élimée, alors qu’il eut été plus judicieux de bifurquer vers Damas en anorak douillet. Nous avons donc traversé le désert avec eux, une errance interminable – les 90s – finalement récompensée : les FLESHTONES ont abordé le XXIème siècle rassérénés, entre avec des albums qui se tiennent et la reconnaissance de leurs pairs. Avec le recul, on s’aperçoit qu’on a fait le bon choix. Au moins n’a-t-on pas à rougir de photographies embarrassantes avec bob et pantalon baggy. Et puis malgré la scoumoune, l’entêtement parfois absurde, les mesquineries et les accablants fardeaux de la vie, les FLESHTONES sont toujours là, vaillants et précieux. Pour nous. Et je me fous de savoir combien nous sommes. Ne serions-nous qu’une poignée que tout cela serait finalement légitime.

Depuis leur repêchage par le label Yep Rock, le groupe envoie des cartes postales soniques tous les deux ans avec plus (Take A Good Look) ou moins (The Band Drinks For Free) de bonheur mais une égale jubilation de chaque côté du tourne-disque. L’heure est aujourd’hui à l’introspection, on psalmodie moins sur ce nouvel album étrangement nommé Face Of The Screaming Werewolf. Les FLESHTONES ont perdu en pétulance ce qu’ils ont gagné en profondeur. En sagesse sans doute. Comme souvent, l’autobiographie l’emporte sur la tiède autofiction, le refuge des lâches. On suit donc les tribulations des trois compositeurs du groupe, entre tendres souvenirs télévisuels («Alex Trebec»), revanches assassines («The Show Is Over»), déclarations passionnées («You Gotta Love Love», «Waiting On A Girl») et obsessions récurrentes («Face Of The Screaming Werewolf», «Swinging Planet X»). Il se dégage parfois une mélancolie inhabituelle, souvent teintée d’un psychédélisme parfaitement maitrisé (leur relecture du «Child Of The Moon» des Rolling Stones est divine) mais l’exubérance est toujours libératrice, comme un sabbat païen que le groupe continue d’orchestrer avec panache. On le sent même revigoré et toujours enveloppé d’une cape de dignité en or massif. Zaremba surenchérit : « Peut-être que je délire (et c’est peut être une bénédiction à mon âge !) mais je pense vraiment que nos disques se bonifient. Une chose est sure, ils sont plus agréable à réaliser et le processus d’écriture est plus spontané qu’il ne l’a jamais été. Notre meilleure revanche ! »

Méthode Coué ou évidence ? On laissera à chacun le soin d’en juger mais on peut sans risque affirmer que leurs prestations scéniques enfoncent toujours largement celles de la concurrence. Les cheveux ont blanchi, nombre de rêves se sont évanouis, mais les FLESHTONES continuent de renvoyer, comme dans une partie de jokari maniaque, ce désir qu’ils embrassent fugacement soir après soir. Les FLESHTONES sont l’ultime groupe du peuple, propulsé par la légitimité du plaisir qu’il offre. Il serait idiot de les négliger en 2020. Vous voilà prévenus.

Face Of The Screaming Werewolf

Initialement prévu le 18 avril, Face Of The Screaming Werewolf ne sera disponible finalement que le 20 juin. ILLICO! et Peter Zaremba* vous propose un passage en revue des 11 chansons que le composent :

  • «Face of the Screaming Werewolf» : Un mid-tempi menaçant pour entrer dans un disque plus ombrageux que d’habitude. L’arpège mélancolique rappelle «Whistling Past The Grave». De l’importance d’être constant. Quatre notes de fuzz lézardent ensuite le mur d’enceinte du cimetière. Une classique histoire de contamination (« I looked in the mirror, what did I find ? The face that I saw there wasn’t mine ») et rien d’autre. Zaremba le jure : « Il n’y a rien à déduire de cette chanson si ce n’est des visions de loup-garous ». Rien sur le temps qui passe ? Et cette pochette ? Ont-ils voulu regarder la tombe en face ? Métaphoriquement du moins ? « Oui, c’est vrai mais je reste de marbre (sic). Pour l’instant… Ce n’est que récemment que j’ai découvert le film de Jerry Warren, Face Of The Screaming Werewolf. Je n’arrivais pas à m’ôter ce titre de la tête et me répétais que ça ferait un excellent titre d’album. Je l’ai proposé au groupe et Keith est venu avec une musique assez sombre qui collait parfaitement. C’était très agréable d’écrire à nouveau ensemble. »

  • «Alec Trebek» : Morceau écrit par Keith Streng, un jingle-jangle classique qui conte le plaisir simple de regarder « Jeopardy » en famille (Alex Trebec était le présentateur vedette du jeu). Bel exercice de nostalgie familiale (« Keith et sa fille Nasha adorent et notre ami Fran Fried a été finaliste »). On retrouve la visée pédagogique récurrente chez les Fleshtones («Education Is Cool») depuis que la paternité des deux compositeurs l’a rendue incontournable. « Cette chanson était si spontanément sincère que j’ai incité Keith à la rendre aussi délicate que possible. Je pense qu’on a réussi. Keith ajouterait sans doute qu’il a écrit cette chanson AVANT qu’Alex n’annonce qu’il est atteint d’un cancer »

  • «Spilling Blood (at the R&R Show)» : premier up-tempi et amusante remontée d’acide de Zaremba : « Je préfèrerais que les gens écoutent cette chanson plutôt que de devoir l’expliquer, je ne suis pas Shakespeare ! A nouveau Keith avait un excellent riff rock and roll et comme j’avais une idée en tête, je lui ai demandé si je pouvais écrire les paroles. Tondre la pelouse me rend généralement prolifique ! Des tas d’idées saugrenues me viennent à l’esprit – comme «Remember The Ramones» par exemple. Bref c’est en tondant le gazon que la phrase « I wanna know WHY WHY WHY » m’est venue. « Je veux savoir pourquoi », pourquoi QUOI ? Et bien je dois mon premier boulot à Ron Delsener, le plus grand organisateur de concerts à New York à l’époque. Je bossais sur l’énorme concert des Who à Forest Hill. C’était la fin des bonnes vibrations et des illusions des 60s, le rock des stades prenait le dessus et la violence avec. Des gens ont été poignardés cette nuit-là, certains salement amochés aussi. Tout ça à cause d’un sombre crétin qui était furieux parce qu’il estimait qu’il devait assister au concert des Who gratuitement. »

  • «Child Of The Moon» : Fuzz rampante, (fausse) cornemuse exaltée et psychédélisme noir pour un bel hommage à la bien-aimée. On dit que Jagger l’a écrite pour Marianne Faithfull. On se demande pourquoi les garçons n’y avaient pas pensé plus tôt ! « C’est ma face B préférée des Stones depuis le jour où je me suis précipité au Woolworth de Flushing pour acheter «Jumping Jack Flash». La chanson s’est petit à petit imposée à moi. «Child Of The Moon» révèle l’aspect le moins misogyne des Stones. C’est une ode à la féminité et à son pouvoir mystique. Comme quoi, Aleister Crowley peut être une influence positive ! Il n’y a pas grand-chose à ajouter à une telle chanson sans risquer de la ruiner, n’est-ce pas ? C’était très agréable d’écouter l’originale encore et encore pour tenter de déchiffrer ce que les Stones faisaient – en particulier Brian Jones qui adorait cette chanson. Je voulais que la chanson soit plus énergique et dansante. Elle l’est lorsque nous la jouons en concert et j’espère que ça s’entend sur le disque. Qu’en penses-tu ? ». On acquiesce et on profite de cette pause pour demander à Zaremba comment le groupe avait réussi à se payer un joueur de cornemuse: « Quoi ? Une cornemuse ? L’idée généralement acceptée (qui est évidemment toujours fausse) est que c’est Brian qui a créé ce son de cornemuse à l’aide d’un saxophone alto. Je me suis rendu compte que c’était un harmonica joué de façon peu orthodoxe (mais ne le dis à personne). Du coup on n’a pas eu besoin de se renseigner sur les émoluments d’un joueur de cornemuse ».

  • «Manpower Debut» : Les FLESHTONES ont déposé ce modèle de chanson il y a bien longtemps : c’est tonitruant, ça s’emballe dès la première mesure comme une piste noire à Avoriaz, on frôle la catastrophe à chaque virage mais on atteint la ligne d’arrivée sain et sauf. Et pantelant, cela va de soi. « Encore une chanson que l’on a écrite avec Keith. Le riff de Keith était très agressif, très Stooges. C’est la raison pour laquelle le titre « Manpower » s’est imposé. J’ai proposé d’y ajouter « Debut » pour lui donner de « l’envergure ». Ce n’est pas la chanson la plus sérieuse de l’album et c’est tant mieux, le Rock and Roll devrait toujours être drôle et léger. J’espère que l’énergie punk transparait. Au niveau des paroles c’est du rock très machiste mais comme toujours, on s’est dégonflé à la fin… »

  • «Swinging Planet X» : « This is spaceman approaching Planet X. It is swinging ! ». Le Diddley Beat rend fou. Impossible de se tenir coi. Zaremba a redécouvert les vertus du Marine Band et souffle comme Keith Reef. Mieux que le blondinet. « Je n’avais plus très envie d’en jouer mais mon ami Mike ‘ Sharkey’ Edison m’a encouragé à m’y remettre. Je dois reconnaitre que voir Daddy Long Legs m’a rappelé que j’en jouais aussi ! » On s’interroge : cet instrumental est-il un rescapé des sessions avec Lenny Kaye (Brooklyn Sound Solution) ? La guitare le laisse penser, le swing de Milhizer aussi. « Oh non ! En fait, on avait plusieurs inédits mais on a pensé qu’ils avaient vieilli pour figurer sur ce nouvel album. «Planet X» est une idée qui trainait dans les cartons depuis longtemps. Les Strangeloves rencontrent Joe Meek et Little Walter. J’ai commencé à travailler sur cette chanson avec Paul Johnson avant même de convaincre le groupe qu’il serait un sacré producteur. C’était il y a bien longtemps, mais tout est très lointain désormais… »

  • «You Got To Love Love» : « Encore une chanson de Keith et une très belle. Je l’ai encouragé à la rendre le plus sincère possible et l’ai aidé à peaufiner les paroles. C’est une des chansons les plus « produites » sur un album qu’on a voulu minimaliste ».

  • «Violet Crumble, Cherry Ripe» : On est en territoire connu. Trop peut-être. C’est pas qu’on s’ennuie, ça convoque de vieilles réminiscences toujours agréables mais le morceau ne restera pas dans les annales. « Nous l’avons composée ensemble : Keith en a écrit la majeure partie mais j’ai ajouté un riff que j’avais toujours voulu utiliser. Les paroles font référence à un de nos périples australiens et aux deux magasins de bonbons préférés de Dave Faulkner (Hoodoo Gurus). On a convoqué nos Troggs adorés, ce qui est toujours admirable ».

  • «Waiting On A Girl» : Un classique chez Ken Fox : une mélodie aguicheuse et un désarmant premier degré. On pense à Jonathan Richman et ça suffit à notre bonheur. Le garçon est amoureux et souhaite le faire savoir. Les chœurs célestes emmènent la chanson dans un âge d’or cotonneux durant lequel le Brill Building régnait sans partage sur les hit-parades.

  • «The Show Is Over» : Un boogie. Enfin, l’idée d’un boogie pour un Zaremba électrifié. L’exubérance est contagieuse et on se retrouve vite à grimper sur la première chaise venue même si on sait bien que ce n’est pas une bonne idée. « L’idée m’est venue, une fois encore, en tondant la pelouse. J’étais vraiment dégouté par la réaction de soi-disant amis et furieux lorsque je l’ai composée. C’est une chanson revancharde mais c’est un malentendu. Seulement, quand je me suis rendu compte que j’avais probablement mal jugé la situation, je l’avais déjà écrite. Je n’allais tout de même pas mettre une bonne chanson à la poubelle ou la gâcher en me rétractant ! Mais peut-être y aura-t-il une suite…». On a bien entendu tenté de connaitre l’identité de ce mystérieux « snob », avancé quelques pions, biaisé, fouillé, convoqué Scott Fitzgerald, rien n’y a fait. « Et puis mon ami Mike ‘Sharky’ Edison m’a suggéré que le prochain album des FLESHTONES devait être notre Some Girls, que l’on devait être plus « punk », plus « nous-même ». Je voyais les choses de la même manière et j’ai essayé de garder ça le plus possible à l’esprit lorsque nous avons enregistré. De toute évidence, nous sommes les FLESHTONES et pas les Rolling Stones mais ça me va !  »

  • «Somerset Morning» : La beauté. Trois délicieuses minutes pendant lesquelles on se laisse glisser d’abord imperceptiblement puis en toute conscience dans un océan de félicité. Un shuffle léger et un voyage en tapis volant sur une mélodie jouée presqu’exclusivement à l’harmonica. Si le bonheur produit une musique, c’est celle-là. « C’est encore une mélodie qui date de mes premières sessions avec Paul Johnson, avant même que les FLESHTONES n’enregistrent avec lui. Nous avons commencé à travailler sur ce qui deviendrait «Somerset Morning» mais ne l’avons jamais terminée. Cette mélodie a attendu tout ce temps ! Le titre m’est venu un matin au réveil dans une magnifique partie des Bermudes. Comme un exutoire. D’ailleurs, je lève mon chapeau à ce génie allemand de l’Easy-Listening qu’est Bert Kaempfert ! C’est ma chanson préférée sur cet album. Elle aurait pu être plus aboutie mais est idéale pour se dire au revoir »…

*Toutes les phrases en italiques sont de Peter Zaremba