THIBAUD DEFEVER & LE WELL QUARTET

Par PIDZ

Il a passé 20 ans avec Presque Oui dont, au fil du temps, il était devenu l’unique membre permanent. Aujourd’hui THIBAUD DEFEVER revient sous son nom propre avec un album et une tournée, Le Temps Qu’il Faut, accompagné par un quartet à cordes, le WELL QUARTET.

L’an dernier tu as clôturé une tournée qui marquait les vingt ans de Presque Oui. Pour les gens qui te suivent, il ne faisait aucun doute que depuis de nombreuses années Presque Oui, c’était toi. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de tourner sous ton nom ? 

Il m’a fallu le temps (qu’il faut) pour m’apercevoir que j’étais relié, en continuant à m’appeler Presque Oui, à un passé certes beau mais un peu lourd, marqué par le deuil, la disparition de Marie-Hélène (Picard, la première chanteuse de Presque Oui). Le moment était venu de ne plus être en constante référence à ce temps de l’absence … De plus, mon, notre écriture (j’écris les textes avec Isabelle Haas) a évolué au fil du temps, l’envie de desserrer un peu l’étau de la narration, tout en restant dans une écriture visuelle, s’est fait sentir. Il devenait, à mon sens, compliqué de relier les chansons écrites sous le nom de Presque Oui à celles qui seraient écrites après Presque Oui. On peut dire, d’une certaine manière, que changer de nom, reprendre le mien, était une façon d’invoquer, de provoquer un changement, une façon de se dire « Tiens, et si je m’appelle Machin au lieu de Truc, qu’est-ce que ça donne, qu’est-ce ça change dans ma façon d’appréhender la scène, l’écriture ? ». Et puis, j’aime bien comment mon nom sonne, même si je ne sais toujours pas comment le prononcer précisément !

Cette nouvelle identité modifie t’elle quelque chose dans la façon dont tu appréhendes la musique ou la scène ?

Je me sens plus proche de mes chansons, je pense, plus responsable d’elles également. J’ai la sensation qu’un voile s’est levé. J’ai toujours eu, je pense, sur scène une présence « simple », « cordiale », j’ai toujours fait preuve d’un certain naturel, je n’ai jamais endossé de costume ou de masque spécifique (même si celles et ceux qui le font ou l’ont fait ont pu me faire rêver …). On m’a souvent dit qu’après m’avoir entendu chanter, on avait envie de me connaître, de devenir pote avec moi. Cette proximité, cette convivialité, je les ressens encore plus maintenant qu’on peut appeler mon chat, un chat.

Au delà du nom, tu changes régulièrement de formation (dernièrement duo guitare / violoncelle, trio guitare / contrebasse / batterie, trio guitare / trombone / batterie dans un spectacle pour enfants*, duo de voix**, et parfois même en solo sur scène, …), c’est riche et plutôt atypique comme fonctionnement. Tu as la bougeotte, tu as soif d’expérimentations ou sont-ce simplement les rencontres qui créent les envies ?

Il y a un peu de tout ça : des rencontres qui peuvent donner envie … C’est typiquement le cas avec Monique Brun, Sophie Forte, Anne Sylvestre … Une entente mais, au-delà de la complicité, l’envie de dire, de faire quelque chose qui nous ressemble, de construire ensemble un petit monde singulier. Ce qui est passionnant, c’est qu’on a sa propre personnalité mais qu’on bouge en chantant avec l’autre. Dans le cadre de Presque Nous, je me suis découvert, par exemple, un gentil cynisme, une amertume souriante vis-à-vis de la notion de couple. J’ai pris la place du sceptique, pourquoi pas du méchant, de l’empêcheur de rêver en rond, du fossoyeur de princes ou de princesses charmantes. Avec Monique Brun, dans le cadre du spectacle « Fantômes », je ne suis jamais en adresse directe au public, Monique lit des textes d’Apollinaire, de William Blake, il me reste comme moyens d’expressions certaines de mes chansons (les plus fantomatiques !) et quelques instrumentaux pour ponctuer ces textes. Je suis muet, dans ce spectacle, à part quand je chante. Et pour moi, ça change beaucoup de choses !

Dans le cadre de mes chansons, des spectacles où je suis sur le devant de la scène, c’est différent. Il m’arrive d’avoir envie d’entendre et de revisiter mes chansons avec une formation instrumentale qui leur ferait dire autre chose, qui les ferait voyager ailleurs. Le quatuor à cordes, dans ce cas de figure, c’est un sacré voyage évidemment, j’ai la sensation que mes chansons vont plus loin.

* Spectacle jeune public ICIBALAO, toujours en tournée, livre-CD disponible.
** PRESQUE NOUS, en duo avec Sophie FORTE. Album disponible.

Photo Julien Bouzille

A propos de formation, que recherchais tu en faisant cette création avec le WELL QUARTET ? La délicatesse des cordes, la douce force du quartet, … ?

Le quatuor est une formation instrumentale qui m’a toujours fasciné. Les quatuors de Ravel, Shostakovitch, Janacek, Steve Reich ont été une réelle inspiration pour construire ce dernier spectacle. Comme les enregistrements de William Sheller, d’Elvis Costello, d’Aloe Blacc plus récemment … Le quatuor, c’est une palette de couleurs infinies. C’est une grande intensité, qu’il est bon parfois de contrecarrer avec la brièveté, la douce rondeur des pizzicati (quand on joue sans l’archet, en cordes pincées). Un accord joué par le quatuor et une écoute d’une grande profondeur s’installe … J’ai eu la chance de réaliser les arrangements pour quatuor avec Jean-Christophe Cheneval, un bonheur ; j’ai la sensation qu’une fois les arrangements faits, une fois la couleur trouvée sur chaque chanson, une fois les directions poétiques instrumentales définies, la moitié voire les deux tiers du travail étaient accomplis…

On connait tes talents de guitaristes, unanimement reconnus, et sur cette nouvelle tournée on a l’impression que tu laisses plus de place au chant, au point même de poser ta guitare sur certains titres pour ne devenir « que » chanteur. C’est le soutien des quatre instruments qui te permet cette liberté  ?

Oui, bien sûr, le quatuor peut être un formidable instrument d’accompagnement et pas seulement dans la douceur ou la solennité. Écoutez le deuxième mouvement du quatuor de Ravel, vous y entendrez une grande fantaisie et richesse rythmiques. Ça rebondit, ça danse … Alors lâcher la guitare, dans de telles circonstances, n’est pas difficile : c’est presque une condition sine qua non pour que le autour prenne toute sa place. Bien sûr, je me sens plus fragile sans mon objet transitionnel, la guitare ! Mais ça me permet, en me sentant un peu maladroit, soudain embarrassé de mes bras qui jusque là trouvaient un sens à leurs gestes, d’explorer autre chose. Qui sait, de trouver une autre façon de chanter, de devenir  « un corps chantant » …

Au niveau des textes, chaque album semble porter un thème. Dans « De toute évidence » l’absence planait de bout en bout. J’ai l’impression que ces nouvelles chansons sont plus lumineuses et que l’eau revient régulièrement. C’est un choix ou c’est plutôt lié à un lieu ou un état d’esprit à l’écriture ?

Il ne s’agit pas que d’eau mais d’eau de mer ! La mer est omniprésente dans l’écriture de mes chansons. Je ne changerai pas maintenant : la mer m’est nécessaire, j’ai besoin d’en être régulièrement proche et dans les chansons, ça s’entend. Elle est le décor de beaucoup de mes chansons même si je n’ai pour ainsi dire navigué. Avec Isabelle Haas, on se contente d’imaginer ce que ça doit être, d’être pris en pleine tempête, d’être une épave au fond des abysses. Ne pas connaitre la mer, c’est la fantasmer, c’est encore plus favorable à l’imaginaire !

Concernant les chansons d’absence, nous en avons beaucoup écrit, je ne sais pas si on avait fait le tour de la question mais j’avais besoin que nous parlions de présences, de sortir du thème de la mort. Je sais qu’on ne se réinvente pas, qu’on n’a pas douze mille histoires à raconter mais on peut tenter de raconter le peu d’histoires qui nous touchent vraiment, de mille façons.

As tu déjà des envies pour la suite ? Une nouvelle formule, une suite à Icibalao, …

J’ai plus que jamais envie de croiser mes chansons, ma musique avec d’autres arts, le conte, le théâtre, la peinture … J’ai des pistes mais je n’en dis rien pour l’instant ! Concernant un autre spectacle jeune public, l’expérience ICIBALAO m’en a donné très envie. Je pense que j’y viendrai, peut-être par le biais du conte, comme c’est déjà le cas dans ICIBALAO, d’ailleurs. J’aime raconter des histoires à un public d’enfants, comme on en raconte à un seul à l’heure du coucher…

En tout cas, même avec une nouvelle formation et un autre nom, le plaisir de te voir sur scène est toujours le même. Belle route à toi. Merci beaucoup beaucoup, à bientôt, ici, là ou ailleurs !

Crédit photo © Julien Bouzille