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Photo © Laetitia BEGOU

DOMINIQUE ANÉ

Fleurs plantées par Philippe

par aSk
Éditions Médiapop 2020

DOMINIQUE ANÉ (oui, le chanteur DOMINIQUE A) a signé un livre-hommage à Philippe Pascal, Fleurs Plantées Par Philippe. Il en a donné une lecture musicale à la Maison de la Poésie, performance retransmise en direct le 4 décembre dernier. L’occasion de se pencher sur cet ouvrage et de revenir brièvement sur le cas Dominique A.

Depuis le début des années 1990, le chant reconnaissable de DOMINIQUE A s’est invité dans les esprits pour s’y incruster durablement, qu’on le veuille ou non. De la détestation réflexe de son « tube » («Le Twenty-Two Bar») à une enfilade d’albums qu’on avoue ne pas avoir suivi avec une passion folle, DOMINIQUE A était toujours là, incroyablement stable et faussement fuyant, chouchou des médias et abonné aux passages radio. Du coup, on n’a presque pas vu son succès grandissant, lui, annoncé dès ses débuts pourtant comme une valeur sûre. Miossec s’occupait des chansons à boire, Boogaerts bricolait son bazar et n’était pas (encore) pris au sérieux, Belin était sur la route avec des groupes aguerris et arrangeait pour d’autres… Non, décidément, quelle place vacante de luxe. DOMINIQUE A l’a comblée sans faire exprès.

Entre lyrisme et romantisme, la guitare en bandoulière comme pour s’empêcher de verser dans le synthétique à outrance (ceci dit il pourrait, on ne lui en voudrait pas), DOMINIQUE A s’amuse subtilement et depuis un bout de temps avec les codes et les genres, tout en glissant quelques délicieuses références. En le redécouvrant un peu mieux aujourd’hui, sa nostalgie 80’s (telle une version bobo de celle d’Obispo, non moins légitime au passage) a quelque chose de touchant. A travers le prisme de ses goûts de jeunesse (en vrac : The Associates, Soft Cell, Marc Seberg, Sapho…), sa discographie réécoutée avec attention prend un tour inattendu, comme si s’en trouvait désormais justifiée cette voix haut perchée flanquée d’un tremolo grandiloquent (hello Morrissey ou Feargal Sharkey, à moins que ce ne soit le spectre de Roy Orbison tiens).

Les mots sont les autres pierres précieuses de son œuvre. En toute logique, son double écrivain prend de plus en plus de place, lui offrant une carrure solide, une carrière avec un nom complet. Car force est d’admettre que « DOMINIQUE A » fait office depuis les prémices d’un « pseudo pseudo », un poil féminisé (n’entendons-nous pas depuis toujours « Dominica »… ?). Un pays pas mini, un repos bien mérité. Quelque chose qui force à domestiquer le dos, à muscler le Mi, si facile en apparence. (Re)trouver Monica ou une certaine harmonie, des cas Icare peut-être. Et qu’est-ce qui fera domino ? Toute une œuvre pour s’empêcher de tomber tout à fait.

DOMINIQUE A redevenu ANÉ (son nom civil) livre depuis maintenant deux décennies quelques ouvrages loin d’être anecdotiques. Y Revenir ou Regarder l’Océan ont amorcé le mouvement. Fleurs Plantées Par Philippe, son dernier en date, enfonce le clou ; la confirmation d’une plume délicate et soyeuse qui consolerait presque. Un livre certes mince, mais non moins riche de contenu et de sens. Ici, ces fameuses « golden eighties », comme il les nomme affectueusement, sont désacralisées pour de bon et sans cesse réactivées. Mais les réminiscences ont beau pointer une nouvelle fois le bout de leur museau (ah, humer le terreau de ses souvenirs, entre émois adolescents et premiers élans artistiques – évoqués à travers son premier groupe nommé pompeusement John Merrick, mais dont les compos auraient été dignes des cassettes NME), le ton n’en est pas moins pragmatique, et, comment dire, aux révélations.

C’est donc sans surprise que l’on y apprend la souffrance de Philippe Pascal, embourbé dans les conséquences de cette reformation inattendue de MARQUIS DE SADE en 2017. Un mal-être déjà en marche et qui ne datait pas d’hier, ratifié par une histoire familiale avec son lot de drames. On découvre surtout l’appel à l’aide de son épouse Claire, qui avait sollicité DOMINIQUE A pour épauler Philippe Pascal dans l’écriture des textes dédiés à ce troisième album de MARQUIS DE SADE. De rencontres réelles en collaborations manquées, on ne peut que se désoler du gâchis qu’aura été cette aventure artistique demeurée à la lisière, et regretter le point d’orgue ombrageux du parcours en pointillés du sieur Pascal, jamais tout à fait dans la lumière, toujours sur la ligne de fuite.

De sa reprise de «L’Eclaircie» de MARC SEBERG en autopromo impromptue (son morceau «Nationale 137», qui, telle la notice qui accompagne le live de MARQUIS DE SADE paru en 2017 – sorti, rappelons-le, malgré l’avis défavorable de Philippe Pascal- ont des airs d’avant-goût d’hommage), DOMINIQUE A semble doté d’une mission : rendre justice à Philippe Pascal et faire perdurer son œuvre. Cependant, quelque chose à travers ces nobles intentions déroute, comme s’il fallait se dédouaner de ne pas avoir su voir « l’homme » à temps, de ne pas l’avoir considéré comme tel, de ne pas l’avoir abordé, contacté ou recontacté avec plus de naturel, allez savoir. C’est un fait, Philippe Pascal n’a pas eu besoin d’être une « star » pour fasciner ses contemporains et susciter la ferveur autant que le malaise. Son parterre d’admirateurs subjugués n’aura eu de cesse en effet de vouloir faire perdurer un mythe… tout en le détruisant. Figure d’autorité, patron d’une certaine scène d’initiés, père dont il faut récolter l’approbation pour ensuite s’en affranchir – et, symboliquement, le tuer-, autant dire que ce cénacle avait de quoi étouffer. DOMINIQUE A reconnaît a posteriori l’absurde nécessité de ces jeux de rôles tacites, et son texte de prendre par endroits des accents d’étrange mea culpa. Conscient du rôle encombrant que d’aucuns auront cherché à lui faire endosser, on comprend que le principal intéressé ait pris du recul à plusieurs reprises avec ce satané « milieu ». Impérial, Philippe Pascal. Un homme libre.

Ainsi, ces fleurs plantées sont comme autant de points d’interrogations semés par Philippe, qui n’en était pas moins un acteur de son époque, un bluesman invétéré, une figure familière et casanière, assez loin de l’image éthérée véhiculée, bref, un être désespérément terrien. Voilà une histoire sans fin qu’on aimerait apaisée, mais qui demeure pour le moment attisée (qui a dit par un troisième album de MARQUIS DE SADE, enfin de MARQUIS… ?).