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EDDY DE PRETTO

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Par Scolti

Flashback. On est au Grand Mix, à Tourcoing, tournée des Inouïs 2017. Un gars que personne n’attend débarque sur scène, avec une dégaine étrange, il tient son téléphone dans la main, duquel on comprend qu’il balance ses sons, et il bouge bizarrement, mais je trouve ça hypnotique. Autour de moi, les gens semblent s’en foutre, j’en entends même le dire, alors que moi je prends une claque…

Mon accès aux loges fait que je passe devant la tienne. La porte est ouverte, t’es seul, enfoncé dans ton canapé. J’croise ton regard et j’reste figé dans le couloir… Est-ce que j’étais le seul de ces deux mecs à savoir que l’un était un OVNI ?
Je pense oui. Je ne me rendais pas bien compte de ce qui se passait. Et c’est la différence entre mon premier et mon deuxième album, c’est que je ne m’étais pas du tout rendu compte du message que je passais, de la proportion que ça pouvait prendre, et de la bizarrerie que je représentais, vu que c’était moi, et que dans mon cercle on ne me dit pas « ah salut t’es bizarre ! », on vit juste avec moi. Donc du coup je ne captais pas du tout sous quels traits les gens pouvaient me dessiner, ou comment les journalistes me décrivaient. Tout ça a été très étonnant, et juste un tout petit peu après ce Printemps de Bourges, y a eu Quotidien, et pareil, je me souviens et me souviendrai toujours de Yann Barthès qui m’a dit « Qu’est-ce qu’elle a votre tête ? », ou un truc comme ça… Ça parlait du physique quoi… même si ça allait aussi avec mon propos musical. Et je pense que, non, je ne captais pas tout, que c’était ovniesque à l’époque. Je faisais les choses de la manière la plus sincère, celle qui me décrivait le mieux en tout cas.

Sinon, comment ça va ?
Ça va, ça va, on se tient. On essaye de tenir, face à toutes ces informations…

Non, je te demande VRAIMENT comment ça va. Comment tu te sens depuis quelques années ?
Oula ! Comment dire…c’est un peu compliqué ! Les temps sont durs. C’est très compliqué de parler de soi alors qu’il y en a qui connaissent le pire, c’est un peu gênant. C’est un peu démago aussi de le dire, mais vraiment il y a cette sensation d’étouffer, de tenir les murs quoi, ce covid, ces tournées qui n’ont pas existées, là maintenant une tension de guerre… donc il faut tenter de résister psychologiquement pour ne pas tomber dans la noirceur totale, mais à la vue de ces gens qui sont en train de crever sous les bombes ça n’a rien de comparable.

Donc quand on te demande comment ça va, tu fais comme tout le monde, tu réponds un « ça va » réflexe, de politesse ?
Exactement. Sinon le monde s’écroule. (rires)

Alors justement, est-ce que tu as débarqué avec un naturel déconcertant, ou alors avec un personnage en construction ?
Un naturel déconcertant, et aujourd’hui toujours autant. J’essaye de garder ça, avec quelques postures de temps en temps, parce que je comprends aussi que ce sont des choses qui me protègent un peu.

Tu pourrais me raconter le moment décisif où tout a basculé dans ta vie, artistiquement, ou personnellement ?
Y a eu deux dates clés dans ma jeune carrière. Y a eu cette scène au Trois Baudets à Paris quand j’ai passé un step professionnel, c’est à dire musicalement, j’y ai rencontré des gens qui ensuite ont avancé avec moi et m’ont soutenu dans mon projet et mon propos. Et ensuite y a eu Quotidien, qui a changé pour moi, personnellement, parce qu’on me reconnaissait dans la rue, on parlait de moi, on me disait tout un tas de choses et tout s’est accéléré à partir de ce moment là.

Est-ce que parvenir à vivre ses rêves c’est trouver la liberté, ou alors c’est l’enfermement dans une condition qu’on ne souhaite plus quitter, remplaçant ainsi un confort par un autre ?
C’est la pire des choses que d’arriver à toucher un bout de ses rêves. Alors je ne dis pas que j’ai tout touché, mais tout ça est arrivé jeune, et c’est parfois compliqué de retrouver le moteur principal… C’est parfois la faim, c’est parfois le rien, c’est parfois la niaque, c’est souvent tout ça d’ailleurs, et une fois que tu commences à toucher tes rêves, y a ce truc qui te dit qu’il faut continuer, pour aller encore plus loin, encore plus haut… Mais le covid m’a aussi mis dans une phase « c’est quoi ces trucs de plus haut, plus fort, plus grosse bite, nananina ? »… mais cette compétition constante dans l’industrie musicale et dans pas mal d’industries, j’en ai été un peu sevré pendant le covid, où on s’est rendu compte qu’en fait, dès qu’on défocalise un peu, tout ça n’est pas si grave, et c’est pas « très important » en vrai. Du coup, je me suis plutôt focalisé sur les mots et la musique, et sur comment pouvoir sortir un bel objet avec des ambitions musicales plus exigeantes pour ce deuxième album, qui change beaucoup dans la composition, parce que le premier album était fait à l’ordinateur, de manière assez rapide et efficace, et donc je voulais avoir un deuxième album beaucoup plus mélodieux, beaucoup plus entourant, chaleureux, et c’est là où je me suis justement protégé de ce succès où tout est arrivé très rapidement, et je me dis mis dans le cadre de faire un album qui me plaise le plus et me touche le plus possible.

Et… si tout s’arrêtait ?
Je sais pas si ça prend réellement fin un jour.

T’es devenu accroc à tout ça ?
Je sais pas… je ne me suis jamais posé ces questions… ce que je sais c’est qu’il est important pour moi d’être entendu. Le jour où je ne serai plus entendu, je ne sais pas si je continuerai à faire ce métier juste pour raconter tout ça à ma chambre, à mon studio, sans que personne ne l’entende. J’ai toujours voulu lier le texte, les messages, les chansons, à un socle d’écoute, pouvoir faire passer des messages artistiques au sens de questionner, venir là où les gens ne s’y attendent pas, ou ne connaissaient pas ce discours, cette façon de voir les choses, amener le regard en fait, mon regard, et si personne ne l’entend ou le souhaite, je sais pas si en effet c’est quelque chose que je continuerais, pour mes démons, ou pour ma chambre.

Est-ce que tout ce que tu vis te permet de t’accepter pleinement et incarne une forme de libération personnelle, toi qui dis qu’ « on est tous le bizarre de quelqu’un »  ?
Ouais ! J’essaye en tout cas ! J’essaye… Après on a tous nos petits cadenas vis à vis de ces choses là, de l’acceptation de soi, des autres, c’est toujours quelque chose qui chez moi est redondant et obsessionnel, c’est « comment s’accepter entièrement ? », et je pense que c’est le travail d’une vie, donc j’essaye un petit peu, chaque jour, de tenter d’être fier de moi, et c’est un travail, je ne suis pas du tout quelqu’un qui s’applaudit, qui se félicite ou se met de la pommade, je suis dur envers moi-même et donc j’ai peu de moments de félicitations, d’extase, de célébration, envers moi. C’est un travail rude, que j’essaye de faire… c’est me dire « eh oh ! T’as même pas 30 ans, t’en est là, t’as fait ça, là tu vas faire une tournée géniale, ça va très bien se passer, on va fêter ça ensemble ! ». Alors oui y aura toujours mieux, Rihanna fera 10000 arenas etc… Il faut rationaliser un peu la chose, et se dire qu’on peut se célébrer un petit peu, et pour moi c’est un gros travail.

En parlant de l’acceptation de soi, je faisais référence, entre autres, aux morceaux avec Yseult. Au-delà de la musique, vos duos ont une valeur hautement symboliques : diversité, tolérance, hors norme, et donc cette acceptation de soi aussi. Ça fout pas un peu les boules de se retrouver porte-drapeau sans forcément l’avoir choisi ou voulu ?
Malheureusement en France il y a peu de profils « en marge ». Quand on écoute les médias des grandes masses, on se retrouve rapidement avec des gens très codifiés. C’est pour ça que j’ai été ravi de pouvoir faire ces morceaux avec Yseult, parce qu’en effet elle est un haut symbole. Ça veut dire beaucoup, que la chanson française ait des profils hors-normes, et qu’on puisse les entendre et les mettre en avant, c’est… enfin, pas jusqu’aux radios, parce que les radios nous ont dit non, on voit qu’il y a encore certains murs, mais y a des choses qui avancent, les représentations deviennent de plus en plus multiples, grâce aux réseaux sociaux, grâce à une nouvelle génération qui transpire de freaks, des gens bizarres, hors-normes et qui ne veulent pas aller dans la norme, et c’est tant mieux. Le fait qu’on soit récupéré par certains médias est légitime. Ils veulent l’exprimer, le mettre en avant, jusqu’au jour où on sera banalisé, et on sera habitué à des Eddy, des Yseult dans la sphère musicale, jusqu’à l’arrivée de nouvelles représentations.

T’as probablement contribué au phénomène de représentations positives des homosexuels. Est-ce que ça confère une légitimité qui permet toutes les libertés de langage ? Je t’ai entendu parler de « PD » chez De Caunes, et je voulais savoir ce que tu pensais de ce terme ?
Ah bah « PD » je peux le dire ! C’est comme quand je dis « à tous les batards » « à tous les bizarres » « les étranges », les « PD ». Retourner les insultes en les utilisant c’est se les accaparer, les prendre sous le bras, et se dire « non ça ne sera pas une insulte ! ». Vu que ça sort de ma bouche et que je le suis, ce n’est plus une insulte, je banalise le terme, je le rends mien, je le détourne en moi, et ça en fait quelque chose de plus positif que quelqu’un qui dirait dans la rue « espèce de PD », comme on l’entend souvent d’ailleurs. Sortant de la bouche de l’agressé, et non plus de l’agresseur, ça en fait une reprise de position, une reprise de force, et une reprise de flambeau vis à vis d’un terme qui a longtemps été négatif et péjoratif.

On est dans la logique de la négritude d’Aimé Césaire ?
C’est exactement ça, récupérer le terme, et se l’approprier.

Ta différence, c’est aussi d’être blanc, comme l’évoque finalement « Val de larmes » ?
Oui. Je parle de choses issues de mon vécu, des choses que j’ai vues et ressenties. J’ai vécu à Créteil, et sous mes yeux mes potes se faisaient constamment contrôler, et c’est quelque chose que je voulais raconter, parce que je trouve ça abjecte, déjà, mais au-delà de ça je voulais le raconter parce que je pense que c’est pas juste une histoire d’oppressé que de lever le poing. C’est un point de vue, mais je pense que, sans récupérer le sujet, c’est aussi une histoire de privilégiés, de toutes sortes, à tous niveaux, que de pouvoir parler de choses qui certes ne les concernent pas directement mais pour lesquelles ils ressentent une certaine sensibilité, une certaine injustice, et que du coup ils puissent avoir envie d’en parler en termes de soutien et d’accord, pour faire avancer la cause. « Val de larmes » était importante pour moi, pour ces raisons. Il faut à tout prix se faire entendre, qu’on soit blanc ou noir, sur ce délit de faciès automatique qui a lieu dans certains endroits de France.

Et est-ce qu’il n’y a pas une forme de discrimination à ne pas être contrôlé quand t’es blanc ? Est-ce que c’est pas le pile et face de la même pièce ?
En bientôt 30 ans, je ne me suis jamais fait contrôlé.

Moi non plus.
C’est fou. Et tous mes copains, de différentes origines, ont tous des expériences systématiques avec les flics. Surtout les hommes d’ailleurs, pas les femmes.

Il m’est arrivé de réclamer qu’on me contrôle « moi aussi », en insistant sur le fait qu’il n’y avait pas de raisons que ce soit toujours les mêmes.
(rires) Tu vois, y a deux jours, j’ai un copain qui s’est fait contrôler. Un blanc. On lui a demandé quel était son boulot. Il a répondu qu’il était dans l’art, et on l’a laissé partir. C’est ahurissant, et triste, car en fonction du milieu social, de la couleur de peau, certains ont un laisser-passer.

Et donc ça te tenait à cœur d’en parler dans une chanson ?
Ça me tenait à cœur oui, et en plus on le voit en ce moment avec l’Ukraine, même si ça part d’un bon sentiment, mais y a une forme de racisme d’état dans notre culture malheureusement, c’est tellement ancré que dès qu’on prend la parole là-dessus c’est tout de suite la folie, « qu’est-ce qu’il raconte ? » « C’est inaudible », mais je pense que c’est important de mettre les sujets sur la table, parce que, on le voit, on aide les ukrainiens de manière folle à coups de millions et de milliards d’euros, alors qu’il y a eu d’autres problèmes…

… avec d’autres peuples ?
Oui, pas loin de chez nous, et pourtant ce n’était pas tout aussi important, et tout aussi grave, et là la migration était problématique bizarrement, juste parce que ces gens n’étaient pas de la même couleur de peau que nous, et on entend des choses abjectes sur BFMTV, on entend des discours fous, que c’est pas les « mêmes migrants », tout ça c’est de la folie ! Ça repose sur une histoire de couleur de peau ou d’origines, et ça montre la puissance, la profondeur, de notre culture en fait, de nos livres d’histoire, de la façon dont on raconte les choses.

Ce sont des sujets qui te touchent et qui t’émeuvent profondément ?
Ouais, c’est inaudible chez moi. Je ne pensais pas que je serais autant dans la défense de ces choses qui m’apparaissent comme une normalité folle… je m’embrouille même parfois avec ma propre famille ! Toutes ces choses sont importantes pour moi, et « Val de larmes » l’est tout autant… et en plus on est dans une période de parole politique qui malheureusement n’a pas du tout ce discours là, on n’entend pas du tout ces choses-là, et je vais apparaître encore plus comme un paria, comme quelqu’un qui dit n’importe quoi dans cette France de droite, mais en tout cas pour moi c’est très important.

Si tu devais agir en tant qu’artiste, comme certains le font parfois en se mobilisant rapidement pour une cause, est-ce que tu te mobiliserais pour l’Ukraine, ou pour les exilés en général ?
Écoute, on m’a invité, là, sur France Télévision, sur France Inter, pour chanter « Alléluia », pour l’Ukraine, chose que j’ai faite. Je fais souvent des actions, dans ma vie privée, avec des associations, et quand j’amène des habits ou autres, je ne me dis pas « c’est pour l’Ukraine » ou « pour la Lybie » ou « pour le Yémen », je ne raconte pas pour qui c’est, je fais des actions, avec des associations dont je sais qu’elles aident les gens dans le besoin en général, et les migrants en général.

Et il y a donc l’Ukraine, certes, mais il y en a d’autres, aussi ?
Bien sûr ! Y a l’Ukraine, et c’est sous le feu, c’est méga important ce qui se passe à 2 heures de chez nous, c’est fou, mais y a aussi d’autres cas qui ont besoin aussi de l’ouverture de la France.

Pour revenir à la musique, je suppose que tu t’inclus dans la bande de Freaks sur laquelle tu as écris. Est-ce que tu n’as pas peur que le « personnage » Eddy De Pretto puisse être parfois plus fort que la musique qu’il fait ?
Je pense que mon « personnage » est puissant, j’en ai toujours parlé et je m’en suis grave servi.

Mais ça peut te desservir musicalement ?
J’en ai pas la sensation. Mais je ne suis pas sûr de bien comprendre la question (rires) !

L’idée serait de pouvoir se dire que tu as un « personnage » très fort et très construit, avec une musique qui ne serait pas à la hauteur de ce personnage, qui serait plus fort que la proposition artistique ?
Je ne sais pas… j’ai l’impression d’avoir une carrière bien basée sur la musique. J’irai pas faire des émissions juste pour raconter ma vie ou pour faire le guignol. La personnalité accompagne la musique et ce que j’ai envie de raconter dans mes chansons, après le reste… l’entertainment, c’est du plus, mais c’est avant tout pour parler de ma musique.

On ne va pas te retrouver chez Arthur ?
On ne va pas me retrouver chez Arthur, exactement.

Est-ce que la musique te permet d’exprimer ce que tu ne parviens pas à dire dans l’intime ? Je pense à « Caroline », ou « Rose Tatie », entre autres.
J’ai toujours utilisé la musique pour faire passer mes messages. « Mamere », « Kid »… mon premier album en fait… « Rose Tatie » pareil… je suis quelqu’un de très pudique, très timide, discret… on ne croirait pas, mais du coup je préfère faire les choses en chanson que le dire en vrai… je ne sais pas dire les choses.

Et donc les personnes découvrent à travers ces chansons ce que tu avais à leur dire ?
Exactement, c’est toujours la grande surprise !

Est-ce que tu aurais quelque chose à dire à quelqu’un ici, que tu ne parviens pas à lui dire dans les yeux ?
(rires) Merci pour cette tribune ! J’en attendais pas tant ! (rires). Je dis tout dans mes musiques, j’ai rien dire de plus, je raconte déjà tout (rires), écoute mes albums Scolti !

C’est justement parce que j’ai écouté que je te demande une exclu avant le troisième album !
(rires) Franchement, j’essaye de trouver des choses pour la suite, mais j’ai dit beaucoup déjà. (rires)

Eddy De Pretto, c’est de la pop intime ?
Appelle ça comme tu veux… je me fous de ce que c’est. J’essaye de raconter, me raconter, de poser mon regard sur la vie, et c’est ce que je me tue à faire. Après, quelle catégorie…

T’as raison, c’était une question de merde on s’en tape. Je sais que t’as parfois le syndrome de l’imposteur, est-ce que ça s’accompagne d’une peur de finir par n’avoir plus rien à dire ?
Oui bien sûr. Qu’est-ce qu’on raconte quand on a déjà creusé au fond de soi ? Je pense à ces artistes qui ont 30-40 ans de carrière… parfois je me retrouve sur les pages Wikipédia de Brel ou Barbara, pour savoir combien d’albums ils ont fait, comment ils ont raconté leur vie, et on se rend compte qu’ils ont finalement fait très peu d’albums. Alors ils ont commencé plus tard, en terme d’âge et de reconnaissance, et il y a peu d’albums, mais ils se sont raconté toute leur vie. On va voir, on verra ce que nous dira l’après, et j’en suis le premier curieux.

Merci Eddy De Pretto, au plaisir de te voir sur scène.
Merci Scolti, salut !