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photo © Alex Pilot

MUSTANG

LOYAUX ET HONNÊTES

Par Raphaël LOUVIAU

Dix ans que je défends MUSTANG bec et ongle avec des arcs et des flèches. Contre les flingues de concours des parangons de la « chanson française », le combat est forcément déloyal. Au mieux, mes amis les ignorent, le plus souvent ils les détestent. Ma femme me prend en pitié, mes enfants ont un peu honte. D’ailleurs, à chaque fois que je découvre un « artiste » français, j’espère pour lui que je ne m’y attacherai pas. Avec moi la win décampe. Je noircis le tableau pour la forme mais c’est l’idée.

Il se pourrait toutefois que ça change. Le groupe a attendu la fin des confinements pour sortir son « revenge album » (Memento Mori), un disque rutilant et d’une stupéfiante unité sonore. Pourtant éclaté dans sa réalisation et élaboré sur de longs mois, il se présente comme un bloc compact et fier dans lequel il faut se perdre pour en goûter toutes les saveurs acides. Mais c’est un effort que peu d’oreilles osent désormais. Qui se souvient qu’une douzaine de « sons » enchainés forme un album ? Reste à espérer un tube, la chanson qui sort du lot et dit l’époque avec tant d’évidence qu’elle s’impose à tous. Mais avec des chansons sur la perte (« Memento Mori »), le chômage (« Pôle emploi-gueule de bois »), l’épicurisme (« Le vin ») et les insomnies (« Pas cher de la nuit »), c’est pas gagné. Si MUSTANG écrivait des romans, on les retrouverait en haut du classement des meilleures ventes, certains crieraient au génie, d’autres mépriseraient leur cynisme et leur désinvolture, on moquerait la volonté d’être dans l’air du temps (Ah ! autofiction ! Oh ! autoflagéllation mortifère !) mais il s’en écoulerait par palettes entières. Seulement Jean Felzine et Johane Gentile écrivent des saynètes de trois minutes qui dissèquent les angoisses de leurs contemporains (et les leurs aussi probablement) avec une douloureuse lucidité. De vrais légistes de la noirceur humaine et des emmerdes en pagaille. On s’ausculte de la tête aux pieds au travers les glaces sans teint de leurs chansons, on se cherche des poux et des mélanomes suspects en s’imaginant plus malheureux qu’on ne l’est réellement. MUSTANG dissèque le sentiment de ne pas être à sa place, illégitime, déraciné et l’auditeur de s’y noyer avec félicité, en attendant le châtiment une fois la bataille perdue. Douillettement lové sur son canapé. Parfois, ils délaissent l’introspection pour se réinventer en chroniqueurs sociaux, fouillent le quotidien pour toucher à l’universel, et nous offrent, ce faisant, la possibilité de vivre par procuration des histoires dont on sort rarement glorieux (« J’ai reçu mon virement de Pôle Emploi/C’est mon problème si cet argent je le bois »). Je profite de ce billet pour les en remercier.

photo © Marie Planeille

Musicalement, le groupe a rompu les dernières amarres qui le reliaient à ceux que Felzine appelle ses « amis dans le rock ». On espère sincèrement que les aigris et les vieux cons leur lâcheront la grappe et que MUSTANG pourra enfin conquérir de nouveaux cerveaux accueillants. Ils ne le regretteront pas. La guitare inventive et subtile de Jean mène encore la danse sur quelques morceaux, tente le boogie (« Pas de Paris »), la country crépusculaire (« Maison sur la colline », adaptation littérale d’une beauté d’Hank Williams) ou la pop (« Pas cher de la nuit ») mais ce sont les claviers qui dominent et subliment des mélodies absolument renversantes. Jean a bazardé son Farfisa depuis longtemps déjà et propose désormais une chanson française débarrassée des clichés du « rock ». Les puristes, qui n’ont jamais rien compris au groupe, manqueront s’étrangler, les autres continueront de s’extasier. On prie juste pour qu’ils soient nombreux… Ma fille, qui tente parfois de m’initier à l’analyse harmonique, me montre du doigt la richesse de certains de leurs morceaux. Peine perdue ! Pour moi ils restent « rutilants » et « renversants ». Et si j’échoue à contenir l’émotion qui me submerge à leur écoute, ce n’en est que mieux.

Sur scène, le son s’est durci, on sent le trio soudé et combatif, sans doute ragaillardi par les dithyrambes que leur adressent les média nationaux depuis des mois. On applaudira donc les tauliers du Centre Culturel de Lesquin, du Poche à Béthune et de la Manufacture à Saint-Quentin pour leur clairvoyance et leur témérité.

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