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LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA [1]

Par Raphaël LOUVIAU

François Delsart, le taulier du Poche à Béthune se remémore le jour où la terre s’est arrêtée, le 13 mars 2020 : « Les copains de Johnny Mafia arrivent au Poche après une longue route pour qu’on leur dise « Les gars… c’est foutu… ça ne jouera pas ce soir… » : Frustration, tristesse, une bière et retour à la maison. Après une mise en quarantaine forcée de 18 mois pour tous (musiciens, techniciens, tourneurs, salles, bars et oui, ILLICO!), il nous a semblé utile de faire le tour des popotes pour prendre le pouls des acteurs au moment de la reprise.

Comment faire face au vide quand rien ne nous y a préparé ? Depuis 1945, les générations se succèdent (baby-boomers, X, Y, Z…) sans qu’aucun grain de sable ne vienne remettre en cause le droit à la fête pour tous. Jusqu’à ce funeste vendredi 13, quand le ciel nous est tombé sur la tête. Il a fallu faire le deuil de sa vie sociale, professionnelle et culturelle et apprendre à dompter le vide une fois la sidération passée et les montagnes russes des émotions qui submergent : incrédulité, abattement, colère puis résignation et le cycle de recommencer à chaque nouvelle annonce gouvernementale. Nico Duportal, fine gâchette chez les LOWLAND BROTHERS (Dunkerque) évoque ses garde-fous, « la foi, la famille et la musique ». Laurent Honel (FATALS PICARDS) opine et insiste pour rendre hommage à son caviste, « un homme doué de peu d’empathie mais d’une collection de bouteilles qui ne souffre pas la critique ».

« Entendre dire que ce que tu fais n’est pas essentiel... »

Les salles, elles, ont passé ces mois à faire, défaire, refaire, subir une succession de néants entrecoupés de folles espérances avec le sentiment désagréable, rétrospectivement, d’être considérées comme le dindon de la farce. Aurélien Delbecq, directeur des 4 ÉCLUSES (Dunkerque) ne décolère pas : « Je ne remets pas en cause les décisions prises par l’état mais cette « concertation » qui masquait juste un besoin de nous faire patienter gentiment ». Et d’évoquer le déclassement social du placardisé, conséquence inéluctable des choix gouvernementaux : « Entendre dire que ce que tu fais n’est pas essentiel, ça se comprend dans le contexte, mais ça laisse quand même des traces psychologiquement. Tout le monde a été affecté, à des degrés différents, mais personne n’a surfé sur cette vague sans prendre l’eau ». Laurent Honel ajoute une couche au millefeuille des récriminations : « Nous avons une ministre de la culture aux abonnés absents et un gouvernement qui a fait de nos métiers de touchantes variables d’ajustement ». Les uns et les autres soulignent toutefois que le filet de sécurité a plutôt bien joué son rôle (« Il faut rendre à César ce qui est à Jupiter » (Laurent Honel), pour peu que l’on soit subventionné (SMAC) ou que l’on ait eu la clairvoyance de choisir l’intermittence (musiciens et techniciens). JB Hoste multi-instrumentiste chez RED BANJO (Lille) : « Le premier confinement, avec zéro rentrée de sous, a été en effet soutenu par Pôle Emploi sans broncher en «gelant» les choses en l’état jusqu’à décembre 2021 si besoin ».

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Lorsqu’un groupe débarque sur la scène des 4 Écluses et entonne un « Ça va Dunkerque ? » avant d’enclencher les hostilités, c’est bien souvent parce qu’un tourneur a fait le lien entre les musiciens et la salle : il a organisé la tournée, loué le van, y a mis de l’essence, payé les billets d’avion et les taxes et fait en sorte que le groupe soit serein au moment de lâcher les chiens. Pour 10 % des cachets. Autant dire que tout cela relève du sacerdoce lorsque l’on n’a pas la puissance de feu d’un Live Nation. Jérôme Busuttil, dit « Buzz », le plus rock’n roll d’entre tous (Ty Segall, Osees…) résume l’affaire : « Dans un premier temps, on a reçu des aides spontanées de salles ou SMAC qui ont tenu à régler l’intégralité ou partie  des contrats… Ensuite on a essayé de se faire rembourser les billets d’avions et les hôtels engagés pour les groupes… Le chômage partiel a permis de maintenir les emplois. Et puis ça a été la course aux dossiers d’aide… ». Tous les acteurs de la filière reconnaissent que le maintien sous perfusion leur a permis de rester la tête hors de l’eau et veulent maintenant « avancer » mais ne voient pas encore la lumière au bout du tunnel. Tous veulent se montrer positifs mais l’optimisme reste tiède. Nico Duportal : « Très honnêtement je ne sais pas si tout va bien se passer maintenant. Ce dont je suis certain, c’est que nous mettons nos forces pour continuer à aller de l’avant ».

« On ne vise pas un retour à la normale. On espère une reprise en pente douce vers la normale ! »

Si les concerts en salle peuvent reprendre, les protocoles restent fluctuants, les nouvelles contraintes sont encore mal définies et leurs conséquences sur la fréquentation, incertaines. Malgré les restrictions, Laurent Honel choisit de voir le verre à moitié plein puisqu’il a sifflé l’autre moitié: « On a retrouvé la scène et les gens qui vont avec et je suis content de pouvoir de nouveau râler pour cause d’emploi du temps surchargé. Et content de savoir que nous avons des projets, la possibilité de nous projeter ». Aurélien Delbecq se montre – logiquement – plus circonspect : « Les gens reviendront pour les têtes d’affiches mais je suis plus mitigé pour les lieux comme le nôtre, qui faisons du défrichage, de la découverte… on va retrouver les fidèles et il y aura peut-être au début un effet reprise avec de belles fréquentations mais j’ai peur que ça s’essouffle comme après le Bataclan ». Philippe Cherence, coordinateur SMAC de L’OUVRE-BOÎTE (Beauvais)  en profite pour aborder le sujet qui fâche: « L’instauration de contrôles sanitaires à l’entrée de nos salles m’inquiète et me fait dire que le public sera peut-être « frileux » pour revenir ». Aurélien Delbecq surenchérit : « On ne vise pas un retour à la normale. On espère une reprise en pente douce vers la normale ! ». Ajoutons qu’une partie du public a comblé le vide créé par les confinements successifs en piochant dans une offre « culturelle » plus adaptée au canapé : Le streaming musical et vidéo, gratuit ou payant, en direct ou différé, a offert une alternative aux mélomanes frustrés et ouvert la voie à une autre « consommation » de la musique. Ces 18 mois auront montré que l’on pouvait vivre sans concerts. Douloureusement pour certains, plus douillettement pour d’autres. Ecrans contre scènes. Souvent avec le concours des artistes eux-mêmes, contraints d’échanger de leur temps contre quelques piécettes. Ainsi a-t-on vu se multiplier les concerts au balcon, distrayants d’abord puis rapidement éreintants. D’autres, tel Duportal, ont mis à profit cette oisiveté contrainte pour, paradoxalement, ne pas chômer et se réinventer : « Je n’en veux à personne, cette situation inédite m’a forcé à sortir de ma zone de confort. Nous avons composé ce qui allait devenir Lowland Brothers et je ne peux que remercier la musique assistée par ordinateur ! »

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D’un côté, un retour encore aléatoire du public, de l’autre, une économie fragilisée qui ne constituera probablement pas une priorité pour les institutions : « Les collectivités se sont ruinées dans cette période et les élus sont complètement paumés car cet épisode a été contre toutes leurs certitudes, donc maintenant ils veulent être prudents. On nous prévient déjà qu’il faudra se serrer la ceinture. Il faudra voir dans les deux ou trois ans qui viennent. Pour moi l’enjeu est là et ça ne va pas être facile » (Aurélien Delbecq). La COVID a gelé un an de nos vies et de nombreux nuages continuent d’obscurcir l’horizon. Au nom de la liberté individuelle, ce virus encouragé par la peur et la connerie, tout le monde pourrait bien se retrouver enfermé à nouveau : Les annulations de dates commencent à tomber et les tournées d’artistes étrangers à être reportées. L’angoisse repointe le bout de son nez. Tous les acteurs redoutent une « année gruyère » et scrutent le tableau Excel des recettes, des gouttes de sueur froide perlant de leurs tempes prématurément blanchies. D’autant plus que les salles ont une jauge limitée à 75% – si tout reste en l’état et ne se réduit pas comme peau de chagrin – et que les préventes chutent un peu partout depuis l’annonce de l’instauration du pass sanitaire. Il faut donc, une fois n’est pas coutume, inviter au militantisme de terrain : lire ILLICO!, se délecter de la pléthore de concerts annoncés, acheter des billets, braver l’abrutissement programmé et la bêtise ambiante, les éléments s’il le faut, séparer le bon grain du bullshit et danser ! En priant pour que la terre continue de tourner…

LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA [2] Entretien avec Aurélien DELBECQ
LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA [3] Entretien avec Laurent HONEL