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La Fête de l'Îlot 2021 photo © Angélique Lyleire

LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA [2]

Entretien avec Aurélien DELBECQ [4 Écluses]

Par Raphaël LOUVIAU

Comment faire face au vide quand rien ne nous y a préparé? Depuis 1945, les générations se succèdent (baby-boomers, X, Y, Z…) sans qu’aucun grain de sable ne vienne remettre en cause le droit à la fête pour tous. Jusqu’à ce funeste vendredi 13 mars 2020, quand le ciel nous est tombé sur la tête. Après une mise en quarantaine forcée de 18 mois, nous avons poser quelques questions à AURELIEN DELBECQ, directeur des 4 Écluses (Dunkerque).

Lorsqu’on lit la profession de foi de l’association Arts Scéniques Rock qui gère la salle, on comprend mieux pour quelles raisons nous avons été séduits par les positions de son directeur. Sa sincérité et sa volonté de raboter la langue de bois qui sévit dans le milieu des « musiques actuelles » s’accordent parfaitement avec les engagements de la structure. On y retrouve des expressions oubliées comme « respect de la dignité », « économie sociale et solidaire », « intérêt général et utilité sociale », un glossaire qui s’apparente pour certains à une avanie, une grossièreté voire à un outrage. Pour d’autres, à un verbiage pédant et administratif à saupoudrer pour faire pleuvoir la poudre d’or des subventions. Mais pas pour Aurélien. Sa pertinence, sa clairvoyance et son engagement sont à l’épreuve des balles. Lorsqu’on lui demande par exemple s’il y a une réelle différence entre gestion administrative et régie municipale, sa réponse fuse : « C’est le jour et la nuit ! Au quotidien, c’est amplement plus simple mais surtout, ça reste un projet citoyen, mené par des individus de la société civile. Pour une structure de notre taille, on façonne notre projet comme on le souhaite, en toute liberté et après on va le défendre pour obtenir des financements. On rend donc des comptes à postériori, mais qui vont dans le sens de ce qu’on a défendu ». Le couplet est un chouïa longuet mais on n’avait pas la force de couper toute cette humanité  au montage ! On retiendra dans la présentation du projet des 4 Écluses que Dunkerque est doté d’un « esprit besogneux et productif » et que « ses infrastructures (sont) pensées dans une perpétuelle dynamique de démolition-reconstruction ». On rappellera, pour ne froisser personne, que l’étymologie de « besogneux » évoque la nécessité et le travail et l’on appliquera ces descriptifs à la salle elle-même et à la folle année qu’elle vient de vivre : « démolition-reconstruction » ou le cycle infernal des Sisyphes de la culture depuis mars 2020.

Comment avez-vous vécu ce vendredi 13 mars 2020 ?

Pour nous c’était un peu particulier car entre fin janvier et mi mars, on ne fait traditionnellement quasiment rien en matière de diffusion car c’est la période du Carnaval… Donc en général, on fait quelques trucs en janvier, puis on prépare la reprise de fin mars (entre temps, on fait de la résidence). C’est une période à la fois frustrante car on voit les collègues faire des trucs, et en même temps, ça fait monter la tension. Et cette saison promettait que des bonnes choses, on aimait vraiment la prog et sa diversité, et le public nous le rendait bien parce qu’on avait pas mal de concerts complets ou une billetterie qui partait mieux qu’à l’habitude. Donc tous les voyants étaient au vert et ça allait être une de nos plus belles saisons. Personnellement, je le voyais venir, mais sans y croire, et mon équipe est plutôt positive, donc on avançait…Voilà, le décor est planté, t’imagines bien la suite.

La suite c’est une succession de néants entrecoupés de folles espérances, les montagnes russes tant émotionnelles que techniques: faire puis défaire, refaire jusqu’à l’épuisement, non ?

C’est ça. Il y a eu le premier confinement, avec toutes ses errances et un arrêt total mais j’ai la chance d’être encadré d’une équipe créative et super motivée, donc dès qu’on a pu entrevoir les prémices de possibilités de refaire des choses, tout le monde a voulu foncer tête baissée.

J’ai vu le programmateur des 4 Écluses pester puis admettre la « défaite », y croire puis finir par se taire… On sentait de la colère, non ?

Oui, il y a eu de la colère, certains postes ont étés plus affectés que d’autres. La programmation est devenue un truc tellement pénible avec des options, des reports, des décalages incessants…

Justement, qui chez vous et plus généralement dans la filière « musiques actuelles » a été affecté ?

Chez nous, comme chez nos confrères des salles de diffusion, il y a eu un double effet : d’un coté les personnes bossant vraiment sur le live se sont retrouvées avec plus rien : le programmateur qui doit tout décaler/repousser/recaler dans un tourbillon sans fin, le régisseur qui se retrouve à faire des petits travaux alors que son métier c’est avant tout de faire du son ou de la lumière, le cuisinier en chômage technique total alors qu’il attaquait ses deux derniers trimestres avant une retraite bien méritée… Et de l’autre coté, la comptable qui se retrouve à devoir rembourser 3000 tickets (comme c’est des transactions bancaires, c’est pas possible d’automatiser), le chargé d’accompagnement qui se retrouve avec tout le budget de la diffusion à dépenser en résidences pour faire tourner la salle et aider les artistes à continuer à bosser malgré tout… Donc il a fallu jouer un peu des coudes, bouger les lignes, redispatcher des choses. Mais ce que j’en retiens, c’est qu’on a eu beaucoup plus de travail que d’habitude, et ce, pour « rien » ou presque. C’est surtout ça qui a été épuisant : maintenir des propositions alternatives tout en maintenant les propositions habituelles « au cas où elles puissent avoir lieu », et n’avoir aucune visibilité du quand ni du comment. J’ai l’impression que tout le monde a été affecté, à des degrés différents, mais personne n’a surfé sur cette vague sans prendre l’eau.

Dans la filière, je pense qu’il est tôt pour faire le bilan, mais clairement tout le secteur du live est impacté plus fortement, c’est un secteur avec beaucoup de micro structures fragiles avec peu de personnel d’un coté, et de bonnes entreprises plus grosses qui paraissent solides mais qui ont besoin pour rouler d’un cashflow permanent géré par leur activité. Les producteurs de tournées, les loueurs de matériel, les techniciens… Tout ceux qui n’ont en cœur de métier que le live n’ont pas pu avoir de plan B et ont vraiment été à l’arrêt quasi total pendant très longtemps.

Et puis on ne mesure pas encore l’impact psychologique et ses dégâts : Entendre dire que ce que tu fais n’est pas essentiel, ça se comprend dans le contexte, mais ça laisse quand même des traces. Je pense notamment aux artistes qui forcément ont été très impactés, mais également à chaque personne qui bosse dans la filière.

« Cette crise à complètement bouleversé la donne, et je pense que le maintien sous perfusion a été efficace, mais sous perfusion, t'es pas debout en activité »

A qui en vouliez-vous ?

Au virus ! C’est lui le coupable. Après, on peut aussi se plaindre des errances décisionnelles venant de l’état et de notre ministère de tutelle, mais la situation a été tellement exceptionnelle que je ne remets pas forcément en cause les décisions, mais plus les process et le temps qu’on nous a demandé d’investir dans de la concertation qui masquait juste un besoin de nous faire patienter gentiment. On a construit ensemble des choses pendant des mois et au final les décisions n’ont pas été dans le sens de tout ce travail. Donc à un moment, il a fallu tirer les conclusions des premiers mois et changer de façon de bosser pour les suivants.

Personne n’a été laissé sur le bord de la route, si ?

On verra sur le long terme, notre secteur est un mélange de structures financées par les collectivités, et d’autres non. Il a toujours été un peu sous-financé par les collectivités au nom de cette économie mixte et de la peur des collectivités de financer la partie « bankable » du secteur. Cette crise à complètement bouleversé la donne, et je pense que le maintien sous perfusion a été efficace, mais sous perfusion, t’es pas debout en activité. Donc il faudra voir dans les deux ou trois ans qui viennent. Pour moi l’enjeu est là et ça ne va pas être facile. Sans même parler de toutes les déductions de charges sociales qui posent beaucoup de questions dans un pays avec un modèle social aussi fort : les générations futures vont bien devoir remettre de l’argent dans les caisses sinon je ne vois pas comment ça va tenir…

Qu’entends-tu par « la peur des collectivités de financer la partie « bankable » du secteur » ? Veux-tu dire que le modèle de libéralisation des services publics que l’on observe à la Poste ou à la SNCF, s’applique aussi à la culture ?

Non pas vraiment. C’est juste que les Musiques Actuelles se sont greffées aux politiques publiques de la Culture bien après les autres disciplines, et venaient d’un associatif très engagé qui du coup a toujours couté peu aux collectivités avec beaucoup de résultats et de visibilité. Donc les montants alloués à notre secteur ont toujours été minimes par rapport à ceux d’autres secteurs artistiques, alors que dans le fond les besoins financiers sont les mêmes. De plus, comme l’industrie de la musique à un star system et de grosses multinationales, les politiques ont toujours été frileux à l’idée d’y mettre trop de ronds par peur de soutenir des choses qui au final n’auraient pas besoin d’argent public pour exister et pour être rentables. C’est un argument qu’on entend souvent et qui nécessite une pédagogie permanente sur nos métiers, leur utilité sociale et la différence entre une salle de 300 places qui prend des risques artistiques et une salle de 5000 qui ne produit que des artistes pour lesquels elle espère qu’ils rempliront. Sans mettre les deux dos à dos bien évidemment, mais il est important de bien comprendre les rouages pour financer de manière juste et au bon endroit si on veut maintenir une diversité de l’offre artistique.

Les concerts repartent, les gens reviennent, les financements aussi: les structures (associatives ou régies municipales) ont fait le dos rond et laissé passer l’orage. Tout va bien se passer maintenant ?

Alors il y a deux choses : la première, c’est que les collectivités se sont ruinées avec cette période et que les élus sont complètement paumés car cet épisode a été contre toutes leurs certitudes, donc maintenant ils veulent être prudents. Conclusion, ça va être dur dans les deux années à venir, on nous prévient déjà qu’il faudra se serrer la ceinture… Une fois passés les fonds de relance, il risque d’y avoir un grand trou sur la partie financement. La seconde, c’est qu’au niveau de la fréquentation, je pense qu’il va y avoir de longs mois difficiles. Les fidèles reviennent, les têtes d’affiches déplacent les foules mais je suis plus mitigé pour les lieux comme le notre, qui faisons du défrichage, de la découverte… on sait qu’on va retrouver les habitués et il y aura peut être au début un effet reprise avec de belles fréquentations mais j’ai peur que ça s’essouffle comme après le Bataclan, où on a mis de longs mois avant de retrouver des niveaux de fréquentation d’avant. Les gens avaient intégré un risque qui n’était pas nouveau mais dont ils n’avaient pas conscience avant et maintenant, c’est un peu pareil. Les parents laisseront-ils leurs ados aller voir des concerts entassés les uns sur les autres maintenant qu’ils sont un peu plus conscients qu’on se crache dans la bouche en permanence ?! Et puis sur une telle durée, on a tous découvert que c’est pas mal de passer un peu de temps chez soi…

En effet, on vit aussi sans concerts, pas forcément mieux mais on vit…

Oui et les offres de streaming musical et video ont rempli le vide, il va falloir désormais coexister. En soi, ça ne me fait pas peur mais pour le lieu que je gère, notre équilibre est très précaire sur les remplissages actuels, et si on est ne serait-ce qu’à 90% de notre moyenne, on aura du mal à tenir. Sans parler du fait que les entreprises vont aussi devoir redémarrer, faire rentrer de la trésorerie et donc ça risque d’influer sur les prix en général. Je pense notamment aux producteurs et artistes étrangers qui n’ont pas été aidés de la manière dont on a pu l’être en France et qui vont devoir se redresser financièrement.

Si les cachets augmentent et la fréquentation baisse, ça va vite devenir intenable ?

C’est le risque. Globalement, tout le monde va faire un effort car personne ne veut que le secteur s’effondre, mais j’ai peur qu’il y ait des effets de leviers, des besoins de se renflouer chez les plus gros (ou de retrouver les niveaux financiers attendus par les actionnaires), qui vont impacter les plus petits. J’ai un exemple qui illustre à peu près ce qui peut se passer : je suis très admiratif du Hellfest, et je me doute qu’ils ont du bien en chier. Du coup, c’est un coup de maitre d’annoncer cette double édition avec tout le gratin. Pour eux, pour les fans, pour les artistes, c’est génial. Au delà de leur anniversaire, je pense qu’il y a aussi un besoin de trouver un moyen de rentrer un max de tunes dans les caisses après deux années off. Mais quel impact cela aura-t-il sur les gens qui font le taff à l’année ? Le fan qui aura tout vu sur une semaine de festival, et qui aura claqué un gros paquet d’argent sur place, va forcément moins sortir avant ou après dans les salles de proximité. On a déjà du mal à exister face à la festivalisation de nos métiers, si tous les festivals font des éditions « deluxe » en 2022, on va mordre la poussière. Je ne veux pas critiquer, je veux juste mettre le doigt là-dessus : je pense qu’ils ont raison de la faire, la festivalisation a aussi de bons cotés, mais dans le contexte, ça va faire mal.

C’était déjà le cas depuis un moment, non ? Un ou deux weekends de festival à 60, 120 ou 300 balles et des miettes pour les structures locales…

Oui, c’est déjà le cas mais ça va être décuplé.

Le public consomme plus qu’autre chose finalement… Le même principe s’applique depuis quelques années au monde de l’art : quelques grosses expositions immanquables et basta…

C’est la toute puissance de l’événementiel culturel, qui de fait rayonne plus donc a plus de moyens, plus de sponsors… et fait mécaniquement monter les prix et que la période va renforcer. C’est la raison pour laquelle on mène des actions de « formation des spectateurs » auprès des plus jeunes.

Comment abordes-tu ce trimestre ? J’imagine ton allégresse à l’idée de rouvrir les portes de l’écluse mais dans le même temps, l’amateur est bombardé d’informations souvent contradictoires : des annulations de tournées en cascade, d’autres qui se matérialisent en un claquement de doigts… A quoi faut-il s’attendre ?

C’est le sujet qui nous occupe. Notre posture c’est d’y aller tête baissée et on verra. Mais dans le réel, depuis l’annonce du pass sanitaire, les ventes de tickets baissent partout. Donc certains organisateurs, surtout sur les festivals à enjeux financiers, commencent à se poser des questions. On vivrait très mal une nouvelle fermeture, mais en regardant les chiffres de l’épidémie et la perspective de la rentrée scolaire, forcément on tremble un peu. Et en plus de ça, le peu de tournées d’étrangers prévues à l’automne commencent à sauter. Aujourd’hui on a reçu une annulation d’une date de novembre, tournée reportée en novembre 2022… Donc quoi qu’il arrive, si la saison à lieu, ce sera une saison un peu « gruyère » avec des dates qui tiennent et d’autres qui sautent. On a aussi annulé une date la semaine dernière parce que le groupe était cas contact. Je pense que ce genre de choses arrivera encore pendant de longs mois. Bref, on ne vise pas un retour à la normale, on espère une reprise en pente douce vers la normale !